La Grâce

Sommes-nous désireux de connaître le monde non pas d’un point de vue extérieur et intellectuel, comme par les sciences et une approche didactique, mais d’une façon plus prosaïque, par l’observation, l’introspection et l’expérimentation ? Aussi, comment comprendre le monde sans s’intéresser à l’homme ? Par-delà tout ce qui nous est enseigné de façon conventionnelle, au regard de cette vie, il demeure des domaines, des zones non explorées ou qui n’ont pas livré tous leurs secrets.

Sans chercher à entrer dans des disciplines, telles que la philosophie, l’anthropologie ou la spiritualité, n’êtes-vous pas resté curieux et interrogatif et en demande sur ce qu’est l’homme dans son essence, sur sa place dans le monde et quant au sens de la vie et de la mort ?

Enfant, ces questions nous assaillent. Les réponses que nous en obtenons n’y répondent pas vraiment. On nous abreuve de connaissances intellectuelles, alors que notre questionnement est davantage d’ordre existentiel. Que faisons-nous ici ? La question n’est pas de savoir comment nous pouvons “fonctionner” et nous intégrer à l’humanité. Elle se situe en amont. À quoi ça sert tout ça ? Pourquoi devrions-nous rentrer dans cette danse ? Pourquoi devrions-nous accepter d’être entraînés dans un troupeau et sur une voie inconnue ?
Cette vie, à laquelle nous sommes conviés dès l’enfance, ne se montre pas très attrayante. Cependant, avons-nous le choix ?

Lorsque j’étais tout jeune enfant, ma vie et le plaisir que je réussissais à en obtenir se déroulaient loin des hommes et de leur “travail”. La plus grande partie du temps, je restais dehors, à jouer dans le jardin qui entourait notre maison. J’aimais avoir le ciel juste au-dessus de moi. J’aimais tellement ressentir sa qualité spacieuse, que j’en oubliais mes jeux, mes jouets et le temps. À cette époque, je vivais un monde différent de celui des adultes. Il détenait une qualité lumineuse et sacrée, qu’il m’arrivait d’expérimenter dans différents lieux.

Bien des années plus tard, ce n’est pas de grandir qui m’en a rapproché. Aussi, j’en ai gardé la soif, la nostalgie du paradis perdu. Heureusement, plus tard, dans ma jeunesse, j’ai eu le privilège d’entrevoir cette beauté sacrée dans le regard de quelques rares personnes. Bien que cette magie se trouvait masquée, je savais qu’elle était toujours présente. Je savais, aussi, que je n’étais pas seul à m’y intéresser !

L’illusion

Ce que l’on apprend aux enfants qui entrent dans ce monde, ce n’est pas vraiment la vie, c’est de croire en ce que l’homme en a fait. La croyance et les croyances que l’on nous inculque s’apparentent à un conditionnement. Il s’agit de remplacer l’innocence par du savoir et de la raison. C’est la marche à suivre pour devenir “grand”, pour être reconnu et acceptés dans la tribu des humains.

Alors, qu’au départ, nous avions une Vue pure et consciente sur le monde, elle nous est spoliée et remplacée par une vision conceptuelle et fabriquée. Celle-ci est soi-disant destinée à nous rendre “intelligents”. C’est de cette façon que nous nous mettons à penser le monde plus qu’à le Voir. Plus nous le pensons et le comprenons intellectuellement, plus nous lui sommes absents et détournés de sa vérité. Avec la prédominance du mental, l’illusion s’installe dans notre regard et notre esprit. Elle emplit toute notre vie.

Depuis longtemps déjà, nous ne voyons plus le monde “tel qu’il Est” et tel que savions le voir enfant. Cependant, nous n’en avons pas vraiment conscience puisque tout le monde partage la même vision fabriquée. Nous évoluons comme dans un grand jeu, une sorte de “Monopoly” à taille réelle. A l’instar de tout joueur, nous suivons les mêmes règles et voulons gagner. Pourtant, est-ce ainsi que nous souhaitons que notre vie devienne  ?

X Partout dans le monde, on parle de liberté. On la réclame sur internet, dans les médias et dans la rue. Cette liberté, c’est de gagner plus dans le “jeu”. Elle n’est pas de s’en défaire pour être réellement libre. Certains pensent qu’en optant pour une existence “alternative”, ils y parviendront. Malgré tout, c’est en réaction avec leur conditionnement qu’ils s’invente une vie bohème, aux valeurs inversées encore issue du même aveuglement.

L’illusion des hommes repose sur leur croyance. Aussi, ils peuvent en changer autant qu’ils le souhaitent, leur cécité demeure. Cependant, la vie n’exige pas de nous que croyons en quoi que ce soit. Tout en elle s’offre directement et sans contrepartie. Le bonheur qui en provient ne repose pas sur les concepts de quantité ni de qualité, mais sur le seul fait d’ÊTRE. ÊTRE n’est pas un résultat, n’est pas une conséquence, mais le fondement, la Source originelle. Avant que nous puissions “faire” et “avoir”, nous SOMMES. Après que “faire” et “avoir” s’épuisent, encore nous SOMMES. C’est de nous reconnaitre dans cette primauté absolue, qui nous procure le bonheur de l’infini et la joie de l’Éternel.

La libération

Si nous “entendons” qu’il ne s’agit que d’une “illusion”, cela veut dire qu’il n’y a rien de “réel” ! Notre libération peut être simple et rapide. Par contre, si nous chosifions ce concept, notre reflet dans le miroir est perçu comme quelqu’un “d’autre”. Alors, tout se complexifie à cause de la croyance en la dualité. L’illusion, étant considérée comme “existante” et capable de faire obstacle à la vérité, il nous revient de la combattre. C’est ce qui donne naissance aux diverses méthodes et chemins progressifs, proposés dans l’intention de la vaincre.

L’illusion reste subjective. Par conséquent, concrètement, elle ne vient jamais remplacer la vérité. Elle interfère seulement à travers le mental et notre croyance. Illusionnés, dans un premier temps, jamais nous ne cessons de voir la vérité directement. Cependant, ce que nous décidons de retenir, c’est la vision arrangée, teintée par notre jugement et notre interprétation personnelle.

Bien que nous soyons déjà vivants et incarnés, malgré tout, nous voulons nous faire exister dans un personnage et une légende. Cependant, nous pourrions y jouer durant une vie entière, que personne de réel n’apparaîtrait par ce jeu. Aussi, en priorité, nous devrions considérer la vanité de notre fantasme, ainsi que son caractère contre-productif.

Si nous voulons démasquer l’illusion, c’est un regard vrai que nous devons adopter et répandre dans notre quotidien. Voir le monde “comme il est”, signifie nous simplifier, ne plus chercher à s’imposer. Dans tous les cas, la vérité nous précède. Tant que nous croirons qu’elle dépend de nous, notre rôle restera important. Alors, dans les faits, c’est seulement après nous, après notre personnage que nous la ferons passer.

Dans la plupart des traditions spirituelles, les pratiquants croient qu’il existe une illusion générale. Ils s’en voient plus comme victimes que responsables. C’est donc leur personnage qui s’emploie à lutter contre elle. C’est l’illusion contre elle-même.
L’enseignement de La voie sans voie, avant tout, redonne à chacun sa responsabilité, sa capacité d’agir afin de ne plus se duper individuellement. Parce qu’elle n’est qu’un mythe, l’illusion avec sa logique duelle peut être déjouée d’emblée. Aussi, sans jeu supplémentaire et fort de notre unicité, il devient possible de ne plus y croire. L’idée qu’elle représente, libérée de notre esprit, restant invisible à nos yeux, perd finalement toute attraction.